
Si les méthodes qui permettent d’encourager l’intérêt du public pour l’art brut peuvent légitimement relever d’un apprentissage, on ne saurait à son égard parler de pédagogie.
Ni culture, ni anticulture mais création à l’état pur, l’art brut ne peut être réduit à des savoir-faire que l’on pourrait répertorier et transmettre. Les créateurs d’art brut se reconnaissent toujours à ce qu’ils inventent leurs propres techniques ou à ce qu’il font un usage nouveau de celles qui existaient déjà à leur insu.
Nombreux sont ceux qui se propulsent aisément et subitement dans une œuvre importante, sans savoir, sans expérience, sans autre pilote que le sentiment intérieur qui les pousse à l’action. Augustin Lesage réalise ainsi sa première toile - trois mètres sur trois - alors que, de son aveu même, il "n’y connaît rien". L’illustration d’un de ces poèmes entraîne Gaston Teuscher, pourtant âgé de soixante-et-onze ans, à une production graphique avant-coureuse d’une marée grouillante de formes sinueuses et larvaires.
Devant ces preuves flagrantes d’insolente facilité à la mise en œuvre, les institutions humaines, convaincues de la vertu de l’effort et de la difficulté de l’art, font la sourde oreille. Pour ne prendre qu’un exemple, l’institution muséale secrète des conduites de mimétisme résolument contraires à l’esprit de l’art brut. La nécessité pour les structures collectives d’exposition de justifier et de reproduire leur existence les amène à proposer, au public scolaire captif qui les fréquente, des activités basées sur la répétition qui vont à l’encontre de la créativité à l’état brut. Les jeunes énergies débordantes ont ainsi l’occasion d’être canalisées mais copier une princesse d’Aloïse n’a pas plus de sens que de copier un Mickey.
Dans le meilleur des cas, les ateliers parallèles proposés aux enfants, lors des grandes expositions, peuvent bien libéralement laisser quartier libre à leurs pulsions de dessin, de peinture, de collage ou de modelage, la question de leur désir initial à exercer leurs talents dans un espace normé n’en est pas moins escamotée. Comme en ce qui concerne l’art-thérapie, l’œuvre produite - fût-elle de qualité - répond à la demande d’une entité collective. Elle n’émane pas du sujet lui-même et, sauf cas exceptionnel, cela se voit malheureusement.