
Plutôt qu’à un état aux frontières bien définies, une principauté originale mais bornée, l’art brut, pour abcd, pourrait se comparer à une province éternellement à conquérir, un territoire potentiellement en expansion dont les contours sont en perpétuelle évolution. C’est sans doute à cette souplesse dynamique qu’on le reconnaît le mieux. L’art brut n’est jamais où l’on s’attend qu’il soit. Il se présente comme de l’inouï, du jamais-vu que l’on refuse dans un premier temps parce qu’il met en déroute nos références, nous prive momentanément de repères pour nous en proposer d’autres. Quand il lui arrive de se superposer à des mondes culturels plus conventionnels c’est toujours sur un mode décalé qui l’empêche de se confondre avec eux. Combien les multicolores cocons de Judith Scott nous paraissent, par exemple, plus recroquevillés solitairement sur leur mystère que les expansifs emballages de monuments de Cristo !
L’art brut n’a pas le confort d’une réserve où l’on viendrait, sans danger, photographier des espèces en voie de disparition. A son contact, il arrive que, de chasseur on devienne proie, et que l’on soit atteint par un éclair, sans ménagement, mais pour un profit mental ultérieur indéniable. C’est que l’art brut, loin d’apporter la paix des convictions toutes faites suscite la fièvre des incertitudes qui donne le goût de la recherche.