
Par Manuel Anceau
Le ciel est rouge de colère, s’embrase de voix et de visages roulant leurs nuages de chair et d’âme : y a-t-il de la colère dans ROUGE CIEL ? Il y a en tout cas une voix, celle de Bruno Decharme lequel nous propose cet essai au titre serré comme un poing. Et si ce n’est pas de colère pourquoi ce poing serré ? Il faut croire que le réalisateur s’est fait fauconnier ; qu’il n’a fait ce film qu’afin que se posent, ici et pas ailleurs, ces hommes et ces femmes aux yeux de nuit et d’orage, dont le vol depuis tant d’années le fascine – et nous avec.
ROUGE CIEL, au titre emprunté à Aloïse Corbaz, est donc un "essai sur l’art brut". Le défi est presque insensé à se risquer dans de tels tourbillons avec une caméra, plus encore qu’avec un stylo : d’être le nez sur son sujet, la caméra risque bien plus la myopie que le stylo, plus apte à mettre les choses au net. Et c’est pourquoi sans doute Bruno Decharme a-t-il sciemment fait de sa caméra un stylo. Film très écrit, au point, comme certains seraient en droit de s’en émouvoir, de frôler par instants la préciosité ? "C’est la question du style. Certains écrivent ou filment de façon factuelle, pensant devoir s’effacer devant le sujet pour en restituer sa ’vérité’. D’autres inscrivent leur regard, impriment leur ressenti. L’art brut fait écho aux mondes enfouis de chacun de nous ; pour l’appréhender, cela suppose de s’y plonger sans retenue, tête la première en faisant résonner sa petite histoire."
Il n’y a bien sûr aucune commune mesure entre filmer Kunizo Matsumoto, aux allures d’enfant-scribe – et Zdenek Kosek, prophète-enlumineur ; pas seulement parce que l’un est silencieux et l’autre volubile, mais surtout parce que chacun doit être montré non pas tel qu’il "est", mais tel qu’il "habite" le monde. Il n’est donc pas étonnant que, par exemple, la ville où vit Matsumoto nous soit d’abord montrée comme illisible, rayée par la vitesse comme le verre par le diamant, vu que c’est par l’illisibilité que Matsumoto nous raconte le monde ; par ailleurs, si le cinéaste a choisi de marteler la date du 20 février 2002 (20.02.02), c’est afin de transcrire, un peu, du fonctionnement de la machine à écrire psychique propre à George Widener. Les portraits sont donc là pour vérifier, preuves à l’appui, que l’art brut est bel et bien un lieu où l’on respire, que ce n’est pas une catégorie philosophique. Ici soudain je repense à ces plans rapprochés montrant les mains de Widener : tout à la fois mains d’enfant, quand il semble compter sur ses doigts – et mains d’homme, pianiste plaquant ses accords sur la grande harmonique du cosmos.
Nous pensons volontiers que c’est là essentiellement affaire de rencontres – et qu’il y aurait tant à raconter ! Lorsque, du reste, on demande au cinéaste de nous conter une anecdote c’est de Lobanov dont il nous parle : "On m’a amené Lobanov, bien présentable. Avec ses gardiens qui s’inquiétaient du moindre dérapage possible, toutes les conditions étaient réunies pour une simple prise de vue officielle, à la soviétique. Mais ce petit homme à l’œil vif, au crépuscule de sa vie, avait certainement quelque chose à nous dire : ce jour-là, n’a-t-il pas ouvert sa petite valise qu’il gardait pourtant toujours jalousement fermée ? La permission était de vingt minutes, montre en main, le film en dure dix. Tous ces créateurs que j’ai filmés - une vingtaine de portraits - n’ont jamais posé difficulté à se (nous) raconter. Les vrais problèmes sont venus après, au montage. Comment restituer la complexité de leurs univers ?"
ROUGE CIEL serait-il bavard ? Non, les sons étant justement là pour que l’image s’étoffe, prenne du "volume".
L’absence de commentaire ne veut pas dire : impossibilité de trouver du sens à ces œuvres. Le cinéaste tout de même les commente, rien qu’en braquant sa caméra vers ces étoiles de première grandeur. Ne semble-t-il pas que l’art brut est cette étoile venue nous taper dans l’œil, au plus profond, chacun, de sa nuit mentale ?
Le dernier mot à Kosek, dernier mot du film – comme un point d’orgue humaniste à cette traversée parfois éprouvante : "Je suis heureux de montrer [mes œuvres] pour que les gens découvrent ce que leur cerveau est capable de créer." Le cinéaste confirme : "C’est bien de ce dont l’homme est capable, qui me fascine dans l’art brut." ROUGE CIEL a nécessité dix ans de travail, qui ont accompagné les recherches d’abcd ; à la question de savoir quels sont ses projets, maintenant que son essai est imprimé et relié, Bruno Decharme conclue : "Un film sur les rencontres entre des musiciens roms et gadjés, un film sur le refus de l’ostracisme et les richesses du métissage."